Avoir des (bébés) chèvres

Comme l’explique Mark Shepard dans son livre Restoration Agriculture – Real-World Permaculture for Farmers, les chèvres ne sont malheureusement pas des animaux recommandés en permaculture. Contrairement aux poules, au bétail ou aux moutons, elles ne contribuent pas à régénérer le sol mais plutôt à le détruire.

En revanche, elles produisent du lait délicieux, mangent les mauvaises herbes / ronces / déchets organiques, produisent de l’engrais gratuit et sont extrêmement mignonnes ! Gardez donc juste bien en tête que le bout de terrain qui leur sera dédié ne sera plus fertile pour un bon moment et ne prévoyez aucun arbre dans leur enclos…

Femelles Power

Quand nous sommes arrivés à la Lavra, il y avait 3 chèvres : 3 femelles de la même lignée. Je vous fais les présentations : à droite, Ivy la mère de toutes (et de la plupart des autres chèvres du canyon où nous habitons !) ; au milieu Poe, sa fille au sale caractère. Et à gauche Anne-Sophie, la fille de Poe, douce comme son lait.

Pourquoi ? Nous avons décidé d’avoir des bébés chèvres pour deux raisons :

1- Pour changer de chèvre à traire (en général après un an ou deux, on change de chèvre pour la laisser récupérer.) Nous allions donner un break à Anne-Sophie et traire Poe après qu’elle soit enceinte.

2- Pour avoir le plaisir de voir grandir des petits babies trop choux !

Comment ? Nous avons envoyé Poe en “sexcation” dans une ferme avec un mâle. Poe est une French Alpine, nous lui avons fait rencontré un American Alpine. Nous n’avons pas eu les détails de leur romance… Une fois rentrée ici, on a attendu patiemment de voir son ventre s’arrondir pour se dire que ça avait marché.

Quand ? Poe est partie au sexcamp fin novembre. Le déclenchement des chaleurs se produit lorsque la durée d’ensoleillement / du jour diminue. Les chèvres sont des animaux qui se reproduisent en jours descendants. C’est donc la diminution de la quantité de lumière par jour qui leur indique qu’il est temps de se reproduire. Cette période se situe à la fin de l’été / début de l’automne. (NB: Ici c’est un peu différent car les températures d’été durent jusqu’à novembre). 150 jours ou 5 mois après, elle est grosse et prête à accoucher. On attendait donc ses bébés pour fin Avril.

Des rêves inédits

Et bien : attendre des bébés chèvres par procuration, ça fait faire des rêves assez fous ! Celui-ci restera gravé dans ma mémoire onirique pendant longtemps tant j’ai ri au réveil.

Une nuit d’avril, alors que la grossesse de Poe touche à sa fin, je rêve que je descends dans le jardin et découvre avec horreur qu’un troupeau de chèvres et de moutons a envahi notre verger… C’est la catastrophe, un vrai carnage… les bêtes se jettent voracement sur tous nos précieux arbres fruitiers ! Fuckkk. Je cours pour tenter de contenir leur massacre. Et là : je vois Brandon au milieu du verger en train de les… hypnotiser ! Les animaux se roulent soudain tous sur leurs dos et ne bougent plus. Je suis sciée par tant de maîtrise et de calme de sa part. Je me sens éternellement reconnaissante de ce don incroyable qui me rassure grandement quant à notre avenir d’éleveurs 🙂

Lavra, 29 avril 2020

Il est 17h : Poe a l’air vraiment proche de la fin, elle est allongée dans sa couche et gémit doucement, ça a l’air douloureux… J’appelle Steve aussitôt, pensant qu’elle va accoucher sous peu. Elle se lève et marche un peu, ce n’est donc pas pour tout de suite. On attend.

20h : Les contractions arrivent et les gémissements de douleur. Steve, Kayou, Brandon et moi sommes dans l’enclos avec elle. Kayou est la sage femme officielle ce soir. L’accouchement se passe bien, le premier bébé arrive vite. Les bébés sortent en format « bâtonnet » : les quatre pattes regroupées en avant. On voit leurs petits sabots noirs et blancs sortir en premier ! Pour le deuxième, Poe commence à fatiguer. Kayou l’aide en tirant sur les pattes qui émergent péniblement. En 2 heures c’est plié, les bébés (un mâle et une femelle) et la maman sont en bonne santé.

Je suis saisie par la vue de ces petites silhouettes filiformes et velues qui s’extirpent du ventre de Poe. Elles se déplient sur de très longues jambes toutes frêles et gracieuses. Nous nettoyons avec une serviette le nez, la bouche et les yeux des petits pour enlever le mucus et leur permettre de bien respirer. On s’assure aussi que la maman les lèche et les nettoie bien. On reste là à les regarder apprendre à se servir de leurs jambes tremblantes. En demie-heure ils savent déjà marcher !

Learning from goats

Pendant les premières semaines, on ne se lasse pas de regarder ces mignonneries, on prend notre dose de « baby animal cuteness ». Ils sont à mi-chemin entre une biche et un lapin : longs, frêles et si doux. On les prend dans les bras comme des bébés, à cet âge ils se laissent encore faire. On en profite car ils grandissent à toute vitesse.

Quand ils ne dorment pas (car ils dorment beaucoup !), ils apprennent à sauter comme des petits cabris acrobates. Leur quatre pattes semblent montées sur ressort et leur corps suit tant bien que mal leurs mouvements désordonnés. C’est extrêmement amusant de les voir expérimenter leurs capacités de synchronisation, et je comprends soudain l’attrait des vidéos de bébés chèvres sur internet (!) On nomme les bébés Bonnie and Clyde. Avec leur tenue bicolore et leur air mi-angélique, mi-coquin ça leur va bien.

Je découvre aussi une pratique assez fascinante : il me semble que Poe (la maman) boit délibérément l’urine des deux petits pour surveiller leur état de santé. Elle récupère l’urine dans sa bouche, puis retrousse ses lèvres, entrouvre sa bouche et étire son cou vers le ciel. Elle garde ainsi le liquide dans sa gorge pour l’analyser avant de l’avaler. Une moue impayable pour un test d’urine en live, chapeau le labo intégré !

Autour d’un mois, on les emmène pour leur première visite chez le vétérinaire. Il fait les vaccins nécessaires et les décorne. C’est un processus assez violent qui consiste à brûler et limer les cornes naissantes. Certaines personnes laissent les cornes à leurs chèvres, mais ça les rend assez difficiles à attraper et provoque plus de risques de blessures entre elles et avec les humains. Ici, comme nous avons des volontaires et des enfants via des groupes scolaires, nous préférons leur retirer. Une fois vaccinés, nous réintégrons les bébés et la maman dans l’enclos familial avec Ivy (leur grand-mère) et Anne-Sophie (leur tante). L’intégration dans le troupeau se passe sans trop de heurts.

Sachant que l’on va se séparer de l’un d’eux (car nous ne voulons garder que des femelles), nous décidons de changer leur nom pour qu’ils ne soient plus liés. Puisque le mâle va partir, ce sera Dingle. Elle Poppy. Quand ils sont assez grands pour manger de la nourriture solide, on les entraîne avec un bâton et un cliqueur. Quand ils touchent le bâton avec leur nez, on clique pour émettre un bruit avant de leur donner à manger. On le fait tous les jours pour les habituer et ils prennent vite le pli.

Poppy est une petite casse-cou qui répond à son nom quand on l’appelle. Elle s’entraine à donner des coups de tête à sa grand mère – qui lui rend bien. On lui apprend à donner la patte sur la commande « shake » suivi de nourriture. On dit « Poppy, shake » en tendant la main vers elle, et en retour elle pose son petit sabot manucuré dans notre main. A 10 mois maintenant, elle tête encore sa mère. C’est assez inédit apparemment… En général la maman repousse les bébés au bout de quelques mois. On est donc obligé de séparer le troupeau en deux groupes pour pouvoir commencer à traire Poe.

Une question me taraude : quand la barbe de Poppy va-t-elle lui pousser au menton ?! Toutes les femmes de sa lignée la porte bien longue… Le jour de ses 1 ans, le 30 avril 2021, je descends dans l’enclos où Poppy et Ivy cohabitent pour boire une bière avec l’anniversée. Alors que je la câline et caresse sa tête, je découvre qu’une micro-barbichette a poussé ! Elle a bien un petit tas de poils blancs plus longs, encore lové dans son cou mais que l’on peut déplier en une petite barbiche qui pointe son nez. Je me réjouis comme d’une grande étape pour elle : « Houra ! I guess you’re a woman now » 🙂

Accoucheuse de chevrots

En fin d’après-midi un dimanche de juin, je suis sur mon ordinateur en train travailler pour Bellevilles, quand je reçois un message de Steve : Jelly Beans, la chèvre de Tom et Cat, nos voisins, va accoucher. C’est son tout premier, et pour eux aussi !! Steve et Kayou sont en voyage. Tom et Cat ne savent absolument pas quoi faire et ils auraient bien besoin d’aide. Ils habitent juste de l’autre côté du canyon. Je saute sur mon vélo et pédale à leur rescousse, en ayant bien conscience que mon unique expérience d’accouchement date de quelques semaine et que je n’en étais que spectatrice… Ce sera toujours plus d’expérience qu’eux qui n’en ont aucune.

Je découvre dans leur champ : Jelly Beans et Bonnie, deux chèvres femelles non-décornées. Jelly Beans alterne entre marcher et s’allonger au sol, elle gémit, on dirait que le travail a commencé. Les deux chèvres sont dans le même champ, ce qui n’est pas idéal a priori, mais impossible de sortir Bonnie qui se défend avec ses grandes cornes. Elle sera donc aux côtés de Jelly Beans pendant son accouchement (je me dis presque qu’elle a dû sentir que j’étais débutante dans le domaine !) J’observe Bonnie s’approcher doucement de Jelly Beans, on dirait qu’elle l’encourage en la touchant doucement avec sa tête.

Je suis positionnée derrière Jelly Beans, comme une joueuse de baseball, prête à attraper le baby quand il sortira. La terre au sol m’inquiète, je ne voudrais pas qu’il tombe dedans et s’étouffe avec.. Jelly Beans pousse, je vois les pattes en bâtonnet sortir, puis re-rentrer, et rebelotte. Elle fait ça plusieurs fois, jusqu’à ce que je décide de mettre mes mains pour aider à tirer le bébé. Au moment de la dernière poussée, Bonnie pousse même sa tête contre le ventre de Jelly Beans. La bulle de liquide et sécrétions autour du bébé se craque, et le voilà !

J’ai dans les mains une petite chose toute longue, légère et gluante. ll est noir et blanc, copie conforme du modèle Poppy et Dingle. Ce qui semble assez normal puisqu’elle est allée en Sexcation avec le même mâle que Poe (!) Je nettoie la bouche et le nez du chevreau et le rend à sa maman. On checke son sexe : c’est un mâle. J’ai l’impression qu’il apprend à marcher encore plus vite que les nôtres. Le lendemain, il gambade déjà dans le grand pré en pente avec sa maman ! Je reste une heure de plus pour voir si un autre va sortir. En général les chèvres ont des portées de 2 ou 3 petits, mais rien cette fois : ce ne sera qu’un seul. Je donne des palettes et de la paille à Tom pour qu’il construise en vitesse un abri pour la maman et le bébé.

Une fois rentrée, je réalise l’intensité de ce que je viens de vivre et me sens soudain très fière d’avoir été capable de gérer seule cette situation inédite. Je vais pouvoir ajouter une ligne pas banale sur mon CV : « goat midwife ». Je me sens aussi émue d’avoir pu rendre ce service à mes voisins. Je me rends compte que si Steve et Kayou n’avaient pas été là pour la naissance, j’aurais vraiment aimé qu’un voisin vienne m’aider, alors je l’ai fait. Pour me remercier, Tom et Cat m’offrent du vin et des baguettes de pain : « à la française » !

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