Travailler autrement 2/3

max-ernst_hand-artichockes_WebMax Ernst

(Read in English)

On a tous une relation particulière au travail, que ce soit en terme d’éthique, d’habitude, de norme ou d’histoire familiale… Les expériences que j’ai vécues au Costa Rica m’ont fait radicalement revoir mes priorités de vie et de travail. Aujourd’hui je cherche à construire ma carrière autour d’un mode de vie que j’ai choisi, alors qu’hier mon mode de vie m’était imposé par le travail que j’avais choisi. Dans un monde idéal, peut-être pourrions-nous tous inventer notre propre métier autour d’un mode de vie qui soit bénéfique aux humains comme à l’environnement ? C’est le voeu que je fais ici. 

Travailler, comment ?

Mes activités au jour le jour, que ce soit en tant que volontaire dans des projets de protection de la biodiversité ou dans des fermes, m’ont amené à réfléchir autrement. Plutôt que de chercher quel travail je souhaitais faire, je me suis concentrée sur COMMENT je voulais travailler.

Je vous invite à faire l’exercice « du comment plutôt que du quoi » pour voir à quels critères vous arrivez. Voici les miens : 

-Travailler ensemble : Cela ne veut pas dire que je n’aime pas travailler seule sur des projets, bien au contraire ! Mais je ne souhaite plus travailler dans un climat de compétition, voire de dévalorisation. Je veux que ma force de travail serve un élan collectif et bienveillant où chacun(e) peut se sentir valorisé(e) sans que cela ne concurrence les autres. 

-Travailler doucement : Ou du moins à son rythme… Je n’avais jamais réfléchi avant à la possibilité de travailler volontairement doucement car je suis plutôt d’un naturel speedy. Cette brèche s’est ouverte en moi quand, un de mes tous premiers jours comme volontaire, mon supérieur m’a demandé de ramasser des feuilles tombées sur le chemin d’entrée. Il lui a semblé important de préciser qu’il fallait que je le fasse « despaciooo. » Cette phrase a résonné en moi plusieurs jours après. Travailler doucement ?! Après des années à travailler en apnée et jamais assez vite, cela m’a en réalité semblé une idée très sage 🙂 Et j’ai découvert que travailler doucement ne veut pas dire travailler moins, ou moins bien, mais simplement travailler sereinement. 

-Travailler dehors : Celui-ci est un critère déterminant pour moi ! Le poser signifie que je ne veux plus exercer un métier à temps plein impliquant d’être à l’intérieur toute la journée. J’ai besoin de passer une partie de ma journée à l’extérieur, dans la nature, active et au contact des éléments, pour me sentir vivante et en équilibre. Je remarque que cela rend mon travail sur ordinateur d’autant plus productif. Passer des journées entières à l’intérieur me donnait l’impression de suffoquer. Ce sentiment est variable selon les gens, mais nous avons tous besoin de nous aérer la tête, et ce plusieurs fois par jour, pour rester sain. 

-Travailler pour être généreux : L’idée est de travailler pour donner, pas pour compter. Le principe du « worktrade », où l’on échange des heures de travail contre un loyer dans une communauté par exemple, est basé sur la bienveillance et la bonne volonté. Il s’agit de dédier de son temps et de ses forces à la conduite d’un projet collectif. Cette forme de travail ne vise pas l’accumulation de richesses pour moi, mais participe à faire croître mon mieux-vivre et celui de tous ceux qui m’entourent. Le jardin et les animaux dont je m’occupe à mi-temps me font découvrir le concept d’abondance. Je peux donner gratuitement, nourrir des gens, partager les récoltes avec mes voisins, et même les échanger ce que j’ai contre ce que je n’ai pas.

« Growing your own food is like printing your own money. » –  Ron Finley (regardez absolument ce Ted Talk, cet homme est génial !)

-Travailler avec et pour le vivant : Que mon travail serve à prendre soin du vivant sous toutes ses formes : plantes, animaux, sol, humains, microbes, champignons… Travailler dans ce sens revient à faire quelque chose de littéralement « vital » où mes gestes et mes actions visent à être attentive à ce qui est là, à faire pousser et à protéger. C’est l’idée de produire sans détruire, de régénérer, d’amplifier et d’accompagner le vivant. Que ce soient des papillons vers des fleurs ou des processus de dégradation organiques au travers de cycles. Car nous ne pourrons tout simplement pas travailler sur une planète où nous ne pourrons pas vivre. 

Comment l’on veut travailler implique de savoir vraiment comment l’on veut vivre : soi-même et avec les autres. L’avenir du vivant dépend en grande partie de la façon dont nous allons décider de vivre et travailler ensemble. Pour cela nous devons organiser notre travail autour de modes de vies plus légers, plus lents et plus doux, qui génèrent moins d’impact mais produisent plus de connections, et inventer une nouvelle façon de « vivre mieux avec moins. »

 

Travailler moins, pour vivre mieux 

Plusieurs choses rendent cette mise à distance du travail difficile à envisager pour la plupart d’entre nous. Voici quelques points de blocages que j’ai identifiés. Les surmonter me parait essentiel pour réfléchir autrement à la place du travail dans nos vies.

-La projection familiale : Tous les parents projettent des rêves ou des désirs sur leur progéniture. La plupart de nous ne voulons pas les décevoir ou leur faire peur en leur donnant l’impression d’hésiter, voire pire « de ne rien faire ». Mais cette projection est à double sens: nous nous projetons aussi dans une lignée familiale, que cela soit en miroir ou en rupture. Nous nous définissons toujours en rapport à ceux qui nous ont précédés, et nous sommes pétris de modèles (parfois positifs, parfois très limitants). 

-L’idée collective de carrière : La société occidentale moderne partage une vision de ce que signifie « réussir dans la vie ». Cela implique généralement un parcours ascendant: monter les échelons, gagner plus d’argent, avoir plus de responsabilités. Aux Etats-Unis, le prix exorbitant des études accable les familles et les jeunes qui croulent sous les dettes à peine sortis de l’université. Une fois dans le monde du travail, il faut bien « rentabiliser » son investissement, ou celui de ses parents (ce qui nous renvoie au point précédent).

« Dans vingt ans vous serez plus déçus par les choses que vous n’avez pas faites que par celles que vous avez faites. Alors sortez des sentiers battus. Mettez les voiles. Explorez. Rêvez. Découvrez. » – Mark Twain

-La frustration continue, orchestrée par la société de consommation : Sans faire du Debord de comptoir, le système économique qui nous gouverne est basé sur la consommation de biens et sa mise en spectacle. Cette accumulation pose la question des limites physiques de notre planète et de ses ressources. Nous savons que nous avons déjà trop, mais nous voulons encore plus. Les désirs irrationnels et l’individualisme sont nourris à l’infini sur les réseaux créant un sentiment artificiel de besoin et de manque.

« La pauvreté, mesurée à la fin de la nature, est grande richesse ; la richesse sans la limite est grande pauvreté. » – Epicure

-La valorisation de l’effort : Comme le rappelle Mona Chollet à la suite de Max Weber, l’esprit du capitalisme fondé sur l’éthique protestante a installé dans notre culture le travail comme une fin en soi absolue, comme une « vocation ». « L’idée du devoir professionnel erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois. » De plus, nous avons le réflexe de penser qu’il faut toujours pousser, forcer, imposer. La philosophie orientale propose cependant une vision très différente des choses, comme la concept de « Wu wei » dans le Taoïsme : qui se traduit par « non-doing » ou « doing nothing », « l’action sans effort », l’idée de laisser les choses arriver : work smarter not harder !

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-Le rapport entre argent, temps et besoins : En tant que volontaire, on troque du temps de travail contre des bénéfices matériels. La nourriture et le logement, qui sont les premières dépenses d’un budget de salarié, sont ici fournis via un échange de service. On vit ainsi sans argent mais avec beaucoup plus de temps. Ce temps devient notre nouvelle richesse, et notre monnaie d’échange. Vivant avec moins d’argent et plus de temps, on vit mieux ! Le plus souvent on a du temps mais trop peu d’argent, ou de l’argent mais trop peu de temps. Ce que j’ai découvert, c’est qu’avec plus de temps devant soi, on a besoin de moins d’argent et l’on peut subvenir à tous ses besoins.

-Le confort matériel et la qualité de vie : Ce temps « retrouvé » nous fait aussi revoir nos priorités et questionner nos besoins. Le paradoxe de nos sociétés « riches » c’est que nous avons de plus en plus d’objets et de moins en moins de temps. Il semblerait que nous ne soyons pas capables de reconnaitre les limites de notre confort, comme si l’étendre pouvait le faire croître de façon exponentielle. Pourtant nous savons distinguer les besoins réels des besoins superflus. Et nous n’avons jamais vécu dans autant de confort matériel. Mais au final, la qualité de vie promise par ce rêve de confort génère du stress, de la pollution, de l’isolement social, des maladies psychosomatiques ou du harcèlement digital…

Il est urgent pour nous tous de réaliser qu’en faisant décroître nos modes de vie, on accroit en réalité notre qualité de vie et notre bien-être.

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