Ma première tortue Luth

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NB: La tortue luth appartient au même groupe que l’espèce préhistorique Archelon qui nageait dans les océans il y a 70 millions d’années. Alors qu’Archelon mesurait 4 imposants mètres de long, la tortue luth peut atteindre 3 mètres et peser jusqu’à 950 kg.

La première nuit 

Estacion Las Tortugas (Pacuare Nature Reserve, côte Caraïbes, Costa Rica)

C’est le mois d’avril. Nous entrons dans le pic de la saison des « baulas » (tortues luth / leatherbacks), la plus grosse et plus ancienne des espèces de tortues marines encore vivante. La nuit va être chargée, les voix dans notre talkie ne cessent d’annoncer de nouvelles tortues arrivant sur la plage : « Baula party! » renchérit en riant Stanley, le directeur de la station. 

Après seulement 15 minutes de patrouille, je rencontre ma toute première baula. Nous retrouvons les deux biologistes qui sont à son chevet : elle est en train de pondre. Sa taille est gigantesque et sa texture si lisse qu’elle paraît artificielle. J’observe l’avant de son corps totalement immobile pendant qu’elle pond. Je n’arrive pas à croire qu’elle soit bien réelle et vivante.

J’aperçois ses larmes dans le faisceau de ma lumière rouge. J’interroge les biologistes qui m’expliquent que les tortues marines pleurent pour purger leurs yeux de l’eau salée. Elles le font sur terre mais aussi sous l’eau, pour expulser le sel de l’eau qu’elles boivent. Les tortues pleurent donc aussi… 

J’enfile un gant pour toucher sa carapaces et ses nageoires. Les reliefs de sa carapace semblent moulés dans du bronze. Ses nageoires tachetées de pois blancs sont souples et moelleuses, elles rappellent la peau à la fois rugueuse et fine d’un éléphant. Une sortie de tortue luth ne passe pas inaperçue sur la plage, ses énormes nageoires laissent des traces dans le sable plus grosses que des pneus de 4×4 !

Leatherback_sea_turtle_web

Quelques heures plus tard, nous marchons à l’aveugle le long des vagues. La nuit est noire. On distingue à peine nos silhouettes dans nos k-ways et bâtons de berger. La plage est enveloppée de pluie brumeuse et d’une odeur qui rappelle l’artichaut. Jesus (sic- ça ne s’invente pas, c’est le vrai prénom de mon collègue biologiste espagnol) m’arrête soudainement et me fait reculer.

Avançant sans rien voir, nous étions à deux pas de trébucher sur une baula qui sortait tout juste de l’océan.

WOOW! Je suis stupéfaite par ses proportions dinosauresques. Mon cœur bat à 1000 à l’heure. Elle est tellement énorme, et tellement près de nous, et tellement vivante, c’est sidérant! Je ne sais pas si nous lui avons fait peur, ou si elle a simplement changé d’avis, mais elle retourne peu après à l’océan sans avoir fait de nid…

Nous faisons d’incessants allers-retours entre la plage et la nurserie. Dès que nous collectons les oeufs d’une tortue, nous les amenons à la nurserie pour les ré-enterrer. Sur la côte Caraïbes, les braconniers sont nombreux à encore voler leurs oeufs, il faut donc s’en saisir avant eux et les nicher dans une partie de la plage quadrillée de ficelles oranges et placée sous haute protection. Les sacs que nous ramenons sont énormes et très lourds (ce qui est logique puisque d’énormes tortues pondent d’énormes oeufs). Nous nous aidons du bâton de marche pour les porter en baluchon. 

Ma première nuit de patrouille s’achève. Nous avons marché 5 heures non-stop, sans même faire de pause tellement la nuit était chargée! Je m’effondre dans mon lit à 1h30 du matin, trempée de la tête aux pieds de sueur humide et de pluie mal séchée. Epuisée mais ravie d’avoir pu rencontrer 4 baulas en une seule nuit. ❤

 

La dernière nuit 

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C’est ma dernière patrouille à Estacion Las Tortugas. Je suis encore en binôme avec Jesus. Je me laisse pénétrer une dernière fois par les impressions de la station : le sable noir et mou de la plage, les nuages lourds chargés de pluie, les lumières diffuses du port de Limon, les effluves d’ylang-ylang, les souches de bois qui ressemblent à des navires échoués, les hommes en veste camouflage abrités sous la tour de guet.

Le début de la nuit est très calme. Aucune tortue à l’horizon. Peu après minuit, nous avons soudain 4 tortues d’affilée, les unes à quelques mètres des autres. J’en aperçois une.

Je pointe à Jesus du doigt les traces épaisses dans le sable et le reflet gris-argenté de la carapace sous la lune. Cette fois nous avons deux tortues en même temps! 

Je vais m’occuper de l’une d’elles pendant que Jesus se chargera de l’autre… Bien que j’ai observé depuis une semaine les biologistes répéter ces mêmes gestes tous les soirs, la pratique en temps réel se révèle bien plus délicate. Mais je suis tellement heureuse et excitée de pouvoir m’y confronter. Je dois commencer par creuser un « siège » derrière la tortue afin de me placer à un niveau assez bas pour être aux première loges de la ponte et récupérer les oeufs avant qu’ils ne tombent dans le nid.

C’est un drôle de ballet en miroir, elle creusant son nid avec ses nageoires agiles, moi creusant le mien avec mes mains gantées. Il pleut des cordes, des sauts, des litres d’eau…

Je suis recouverte d’une croûte de sable noir mouillé et collant, les sand flies profitent que je ne puisse pas utiliser mes mains pour m’attaquer de toutes parts. Creuser un seul siège est déjà éprouvant, j’admire mes collègues qui le font 5 ou 6 fois par nuit. 

Je m’installe dans mon trou et attend derrière elle. Ses nageoires envoient valser de gros paquets de sable collant. Elle s’arrête soudain de creuser. Une de ses nageoires cache le nid. J’ai peur de repousser cette énorme nageoire pour y voir. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans le nid, mais j’ai le pressentiment qu’elle est en train de commencer à pondre… Oups. Je ne suis pas prête!

Je fais des appels de lumière rouge à Jesus pour qu’il vienne m’aider. Quand il me rejoint, plusieurs œufs sont déjà dans la chambre (= la partie la plus profonde du nid, de forme évasée). Je positionne maladroitement le sac plastique. Les oeufs blancs et glissants tombent à côté. Jesus se démène pour récupérer les œufs dans le sable pendant que je repositionne le sac. Nous finissons par collecter tous les œufs avec succès.

Repartant vers la nurserie avec nos deux ballotins d’oeufs frais, nous croisons les traces d’une autre tortue. Cette fois je suis préparée et bien entraînée; je creuse mon nid et m’y assois en tailleur.  Je repère le moment où elle cache le nid de sa nageoire et la repousse fermement pour placer le sac plastique qui se remplit d’oeufs petit à petit.

Quand elle a terminé de pondre ses œufs fertiles, la tortue luth dépose une série d’œufs plus petits et de formes variables. Ce sont des œufs infertiles (appelés « vanos ») qui servent entre autre à créer de l’espace dans le sable du nid pour faciliter la remontée des bébés tortues quand ils éclosent.

Une fois les derniers oeufs tombés, je retire mon lourd butin et laisse mon siège à Jesus pour qu’il puisse procéder au piercing des nageoires arrières. Je regarde avec affection la carapace bossue et tachetée, les arrêtes saillantes qui la structurent et les bourrelets de cette créature préhistorique contemporaine.

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Cette tortue n’a pas de tag, c’est une nouvelle venue. Nous la baptisons comme de coutume. Après « Olympe la petite Lora du Pacifique », voici « Olympe la Baula des Caraïbes » 🙂

(NB: Les photos étant interdites pendant les patrouilles de nuit, les images de tortues dans cet article proviennent de Wikipedia)

 

Plus:

Estacion Las Tortugas 

Plus de détails sur la tortue luth sur un autre blog 

-Opportunité de volontariat avec les tortues marines en Grèce 

-Mon article : Playa Cabuyal : sauver les tortues sur la côte Pacifique  

-Mon article : Une patrouille de nuit Playa Cabuyal 

-Mon article : Un mois sans internet, frigo ni téléphone

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